Le « dernier rapport » sur la maternelle

J’avais écrit cet article en juin 2012.
La sortie de ce rapport mis au placard avait donné un peu d’espoir. En le rendant public, on affirmait l’importance de la maternelle, même si la question des taux d’encadrement  n’y était pas traitée à sa juste valeur : une absolue priorité (pour quiconque a enseigné au Cycle 1).

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Un an plus tard… 

Il n’existe plus de seuil d’ouverture de classe dans bien des académies.
On entasse les enfants et on ouvre quand on a des enseignants disponibles… (36 élèves dans une classe de PS/MS/GS voisine)

Mais pour les décideurs, l’enseignant disponible l’est toujours plus  pour l’élémentaire que pour la « petite école ». En période de pénurie, la maternelle peut (encore) attendre. 

Avec les difficultés de recrutement des enseignants, il ne fait pas bon avoir 3 ans en France ces temps-ci !

Et la journée du maternaux ne va pas s’arranger avec la réforme de rythmes.
Les taux d’encadrement ont été assouplis pour le périscolaire : un animateur pour 14 enfants (au lieu de 10 prévus par l’actuelle réglementation). 

Malgré l’avis défavorable du Conseil d’État : « On ne peut expérimenter une réforme en réduisant une règle qui induirait une baisse de la sécurité des mineurs ».

Un an plus tard, l’école maternelle sinistrée ne semble toujours pas une priorité, dans les faits.
Nous perdons toujours autant d’élèves, seuls, dans la foule de la classe… 

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Ce rapport est sorti du placard en octobre 2011 avec l’arrivée du nouveau ministre…
En feuilletant ses 200 pages, je suis tombée sur deux, trois bricoles.

Cette citation qui date de 1981 : « Dans ces conditions d’accueil et d’encadrement des enfants, de la formation des personnels, il faut savoir et faire savoir qu’il ne peut être question de socialisation ni d’éducation. Des spécialistes de la petite enfance parlent de malmenage éducatif et sanitaire, l’institutrice n’y étant pour rien. »

Donc, si j’ai bien compris : mauvaises conditions d’encadrement + mauvaise formation des personnels = malmenage éducatif…

30 ans plus tard, on peut étendre ce constat à toutes les sections de maternelle, touchées de plein fouet par les suppressions de postes.

Sur ce fil des enseignants du primaires on apprend que certains enfants se retrouvent à 32, 33, 34  et même 36 par classe… Parce que l’administration ne dote plus les écoles en fonction des besoins, mais en fonction des enseignants qui lui restent, qu’elle place de préférence… en élémentaire.
Parce que là c’est du sérieux…

D’ailleurs, on peu lire plus loin :
« En matière de gestion, l’école maternelle est souvent traitée de manière spécifique : les seuils d’ouverture et de fermeture y sont, de longue date, différents de ceux utilisés à l’école élémentaire (en moyenne trois élèves de plus pour une ouverture, par exemple) ; de manière moins systématique, les inspecteurs d’académie invitent les inspecteurs de l’éducation nationale à organiser les remplacements en fonction de priorités où l’école maternelle ne figure pas en bonne place. « 

beau-2Voilà bien les spécificités de l’école maternelle d’aujourd’hui :
– Des classes bondées à craquer, comme aucune garderie n’aurait le droit de le faire
– Un sous-enseignement qu’on ne prend pas la peine d’assurer en cas d’absence
– Un sous-métier auquel on n’a même pas besoin de se former.

Bref, une sous-école.

C’est que l’école maternelle « qui sert d’abord des finalités éducatives, rend aussi d’autres services à la collectivité nationale« , elle « favorise la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale pour les parents, et donne des bases solides à leurs apprentissages futurs ».

Est-ce qu’on se poserait ces questions pour l’école élémentaire ? Du style : Le CP favorise la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale pour les parents et donne des bases solides… Là, ça coince, non ?

Ce rapport a au moins l’honnêteté d’évoquer cet aspect, cette ombre toxique qui empoisonne la maternelle. Profondément, il faudrait que l’on sache vers quels choix de société on penche : une garderie gratuite ou une école, une vraie.
Pour répondre à ces questions, en absence de formation, les enseignants se sont raidis sur l’imitation de la grande école, seul référent disponible, souvent sous la pression de l’institution. Mais ça ne marche pas. Ce rapport en fait le constat et préconise une autre approche.

Il faut « inverser la logique actuelle et penser le cursus de l’école maternelle selon une approche progressive qui s’accorde au développement de l’enfant et le stimule, en partant donc du plus jeune âge, et non selon une conception régressive qui met l’école maternelle au service de l’école élémentaire en la conduisant à adopter prématurément la forme scolaire ».

Avec des propositions qui vont vraiment dans ce sens,  comme dans la préconisation 5 :
« Différencier les formes d’évaluation et les modalités de restitution aux familles des informations sur les progrès des enfants selon le moment du parcours en maternelle : une logique s’apparentant à celle du portfolio conviendrait aux deux premières années ; le livret scolaire pourrait n’être introduit qu’en section de grands dans une logique de
continuité du cycle des apprentissages fondamentaux. « 

Chouette !

Si l’on pouvait rompre avec la mise en cases des petits qui s’emballe parfois.
Ce livret de compétences par exemple : 47 pages,  une foule d’item à renseigner (x30),  en commençant par « L’enfant est capable de faire part de ses besoins physiologiques (se moucher, se désaltérer, aller aux toilettes…) »…  Sérieusement ?

Plus loin, une belle vision du métier que je me permets de copier ici :

bleurp« Il importe que les enseignants d’école maternelle sachent créer les conditions pour qu’adviennent des apprentissages chez les plus jeunes en partant de l’observation de ce qui les intéresse, de leurs
productions et réalisations, en recherchant en permanence leurs progrès et que, graduellement, ils introduisent des modalités plus cadrées, plus didactiques pour provoquer les acquisitions que le
programme prévoit.
Ils doivent savoir solliciter les modalités d’apprentissage propres aux plus petits, l’apprentissage par l’observation, l’imitation, la répétition, et leur donner pour cela des « modèles » (la transmission n’est pas absente de l’école maternelle même s’il ne s’agit pas d’y faire des leçons ; la pédagogie Montessori en est un formidable exemple) ou les exposer à des « modèles » (ce que font les pairs ou des plus grands). Mais ils doivent aussi savoir équilibrer cette approche par une autre complémentaire, qui mobilise les apprentissages par essais et erreurs en donnant aux enfants des occasions de chercher des réponses et d’imaginer des solutions pour résoudre des problèmes de toute nature ou relever des défis à leur mesure et, quand ils en sont devenus capables, de concevoir et mener à bien des projets. Ce faisant, dans toutes ces circonstances, ils ont à accompagner les activités par des échanges langagiers qui les rendent efficaces pour les apprentissages. Le jeu, dans la diversité de ses formes, a toute sa place dans ces processus. »

On sent toute la bienveillance et l’enthousiasme des rédacteurs pour cette école maternelle. Merci à eux de parler de ces possibles réjouissants, d’éclairer la complexité de ce métier.

Mais comment faire ? Comment faire à 30 élèves ?

La question du « comment » est largement abordée, avec des propositions originales pour « donner un nouvel élan à l’école maternelle ».
L’accent est mis sur la nécessaire formation des enseignants mais aussi des cadres de l’EN. ( Au passage la préconisation 19 fait quand même sourire :«  Faire preuve de davantage d’exigences pour n’affecter sur ces missions d’IEN maternelle que des professionnels aux compétences reconnues relativement à l’école maternelle.« )

Mais la question des effectifs n’est pas abordée. (Je sais, je me répète…)
Un inspecteur général peut-il en parler ?
C’est pourtant la première préconisation à évoquer.
À combien d’élèves par classe est-il impossible d’enseigner, quelle que soit la qualité de la formation ?
À combien perdons-nous des enfants, écrasés, seuls, au loin, dans la foule de la classe.
À combien  perdons-nous des enseignants, lassés de ne servir à rien, de se manger au quotidien la souffrance des petits. Résignés : pourquoi s’engager pleinement dans ces conditions impossibles, quand l’enseignement, l’élève en maternelle importent si peu..

Au détour, la préconisation 2 me semble étrange :

« La classe d’accueil – celle des « petits » – doit être en elle-même une classe-passerelle qui permet souplement l’éveil aux activités qui se structureront ensuite et l’exercice du langage dans un milieu non familier. Les enfants doivent pouvoir y être inscrits au moment de leur troisième anniversaire »

Si j’ai bien compris : chaque mois, on accueille de nouveaux élèves, ceux qui viennent de souffler leurs trois bougies ?
On la refait avec les CP pour voir…
Au CP ? Impossible, voyons ! Les enfants progressent vite, ils ont déjà appris plein de choses, on ne peut pas accueillir de nouveaux élèves chaque mois et tout recommencer, que fait-on des autres ?
Et bien, c’est pareil avec les petites sections !

À moins qu’on fasse le choix d’une école garderie… Là, ça colle.